Hier, Sony a annoncé qu’à partir de janvier 2028, plus aucun nouveau jeu PlayStation ne sortirait sur disque. Tout passera par le PlayStation Store, en téléchargement. Les jeux déjà parus resteront gravés ; les suivants n’existeront que sous forme de fichier.
La firme a justifié le virage par « l’évolution des préférences des consommateurs », le numérique dépassant désormais largement le physique. Formule commode. Elle oublie un détail savoureux, relevé depuis : selon le cabinet Circana, 82 % des PS5 vendues étaient la version avec lecteur de disque. On nous explique donc que les joueurs ne veulent plus de disques, au moment précis où ils continuent d’acheter la console capable d’en lire.
Mais laissons la statistique. Le cœur du problème n’est pas le support. C’est ce petit mot qui ment : acheter.
Ce qu’on croit acheter
Quand j’ai acheté mes vieux jeux, j’ai acheté le droit d’y jouer indéfiniment. Le boîtier était à moi. Je pouvais le prêter, l’oublier dix ans, le ressortir, le revendre. Personne, dans aucun bureau, ne pouvait décider à distance que ma partie s’arrêtait là.
Un fichier ne fonctionne pas ainsi. Quand vous cliquez « Acheter » sur une boutique dématérialisée, vous n’achetez pas le jeu : vous achetez une licence d’usage, révocable, non transférable. Ce n’est pas une théorie de militant. En juin, quatre joueurs ont attaqué Sony en justice en Californie, reprochant précisément au PlayStation Store d’afficher « Acheter » là où il faudrait lire « louer ». Et le lobby de l’industrie ne s’en cache même plus : sommé de s’expliquer, il a qualifié de « fausse prémisse » l’idée que le joueur posséderait ses jeux. Les jeux sont concédés sous licence, tranche-t-il, pas vendus.
Que cette licence puisse s’évaporer n’a rien d’hypothétique. Quelques jours avant l’annonce, Sony a effacé des bibliothèques de ses clients plusieurs centaines de films et de séries « achetés », faute d’accord de licence renouvelé avec le studio qui les distribuait. Traduction : des gens avaient payé pour des œuvres, et un beau matin, celles-ci n’étaient plus là. On voit mal ce qui protégerait les jeux d’un sort identique.
Le marché de l’occasion, cette liberté qu’on efface
Il y a une autre perte, plus concrète, dont on parle moins. Un jeu physique, une fois terminé, je pouvais le revendre. Le récupérer d’occasion, aussi, pour moitié prix. Cette liberté a un nom juridique : la doctrine de la première vente, qui autorise à revendre ou prêter ce qu’on a acheté. Elle couvre le disque. Elle ne couvre pas le fichier, coincé dans un flou légal que les éditeurs entretiennent avec soin, car il verrouille le marché de la seconde main.
Alors les joueurs bricolent. Faute de pouvoir revendre, on partage des comptes — un frère, un ami, la famille élargie qui se refile un mot de passe. C’est l’occasion réinventée en douce, à la marge des conditions d’utilisation. Mais c’est une bien maigre consolation : partager un compte, ce n’est pas transmettre une bibliothèque. On ne lègue pas un mot de passe à ses enfants.
L’armoire, la mémoire, et ce qui se perd
C’est là que le collectionneur en moi se raidit. Ma vieille armoire n’est pas qu’un caprice nostalgique : c’est une archive. Tant que la console tourne, ces jeux existent, sans permission à demander à qui que ce soit.
Le numérique, lui, n’a pas de tiroir. Les gardiens de la mémoire du jeu vidéo le répètent : il n’existe aujourd’hui aucune voie légale pour préserver un jeu né numérique. Un collectionneur américain a dépensé près de 20 000 dollars pour télécharger l’intégralité du catalogue d’anciennes consoles avant leur fermeture — et la fondation à qui il voulait tout léguer risque de ne jamais pouvoir en devenir légalement propriétaire. Le même jour que sa décision sur les disques, Sony fermait d’ailleurs les boutiques de la PS3 et de la PS Vita. Un pan entier d’histoire qui se referme, magasin par magasin.
On me dira que je m’accroche au passé. Peut-être. Mais rappelons que Netflix a enterré son service de DVD en 2023, et que le vinyle, laissé pour mort, a dépassé le milliard de dollars de ventes l’an dernier. Les formats physiques ne meurent pas parce qu’ils seraient inutiles. Ils survivent parce qu’ils rendent un service que le fichier ne rendra jamais : ils restent, même quand l’entreprise s’en va.
L’ironie, et la suite
L’industrie ne s’y est pas trompée. Dès l’annonce, les marques ont ri : Domino’s a « annoncé » des pizzas exclusivement numériques, KFC a ressorti la vieille pub anti-piratage — « vous ne voleriez pas une voiture… ». Xbox, plus opportuniste, a fait savoir le jour même qu’il planchait sur un moyen de graver ses jeux sur disque. Quand vos concurrents transforment votre stratégie en punchline, c’est rarement bon signe.
Reste l’essentiel. La disparition du disque n’est pas un progrès technique de plus, comme le passage de la cassette au CD. C’est un transfert de pouvoir. Hier, ce que j’avais payé m’appartenait, et l’on me laissait tranquille avec. Demain, ce que j’aurai payé m’appartiendra tant qu’on voudra bien me le laisser.
Alors je garde mon armoire. Un jour, elle sera la seule chose, dans tout ça, qui portait encore le mot juste : à moi.










