
Entre juin et août 2020, j'ai posé la même question à six personnes engagées dans l'Église fribourgeoise : qu'est-ce que la pandémie a changé dans leur quotidien, et dans leur relation à Dieu et aux autres ? De leurs réponses est née une série d'entretiens que je réunis ici.
Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la santé qualifie le Covid-19 de pandémie. Quelques jours plus tard, la Suisse entre en semi-confinement. Les églises se vident, les visites en EMS s’arrêtent, les funérailles se réduisent à quelques proches. Pour celles et ceux dont la mission consiste à être présents aux autres, tout est à réinventer.
J’ai voulu recueillir ce basculement à chaud, avec un format volontairement court : la même trame de questions, des interlocuteurs choisis pour leur diversité. Ils ont entre 43 et 81 ans. On y trouve un aumônier d’EMS, un prêtre retraité, une religieuse octogénaire, la coordinatrice de l’Aumônerie des Gens du Voyage, une aumônière de cycle d’orientation et un chantre-sacristain. Six ancrages différents dans l’Église, six manières de tenir.
Ce qui frappe en lisant ces témoignages bout à bout, ce sont les échos entre des voix qui ne se sont jamais parlé. Presque tous décrivent un même mouvement vers l’intérieur : le confinement comme une retraite forcée, un temps pour prier davantage et se demander ce qui compte vraiment. Presque tous racontent le lien maintenu autrement — le téléphone qui ne cesse de sonner, la visioconférence découverte sur le tard, WhatsApp pour rejoindre les plus isolés. Revient aussi la fragilité, la sienne et celle des autres, et cette conscience que la vie du voisin dépend un peu de nos gestes.
Mais la série ne lisse rien. À côté du temps retrouvé et de la nature redécouverte, il y a la mission empêchée : l’impossibilité de porter la communion aux résidents, les célébrations annulées sans date de reprise, et surtout le deuil vécu à huis clos. Sur ce point, les voix se font parfois vives, notamment celle de Lucette Sahli, qui plaide pour que les familles endeuillées ne soient plus privées de leurs proches au moment d’un dernier adieu.
Voici les six entretiens, dans l’ordre où ils ont paru.
Xavier Delpouve, 62 ans, assistant pastoral et aumônier d’EMS. De la crainte de contaminer les résidents au refus de les abandonner, il raconte une mission tenue malgré tout : décor liturgique renouvelé chaque semaine au pied de l’autel, ligne d’écoute pour les personnes seules, cartes de Pâques envoyées à tout un EMS.
Léon Chatagny, 79 ans, prêtre retraité. Il vient d’emménager quand le confinement le sépare de ses deux sœurs, dont l’une lourdement handicapée, installées à cinquante mètres de chez lui. À 79 ans, il apprend pour la première fois à vivre seul, entre la prière, la nature et Maurice Zundel.
Sr Catherine Purtschert, 81 ans, Fille de la Charité (St Vincent de Paul). Le confinement l’invite à « rentrer au-dedans » : prier pour les malades, les soignants, les chercheurs, et continuer d’aimer autrement. Faute de pouvoir acheter des fleurs, elle en fabrique en papier pour égayer la chapelle.
Aude Morisod, 60 ans, coordinatrice de l’Aumônerie catholique suisse des Gens du Voyage. Depuis son appartement devenu lieu de mission, elle garde le contact avec les Voyageurs par écrans interposés : partages bibliques, prière, soutien. Elle glisse au passage un appel à accueillir les nomades privés de places de stationnement.
Lucette Sahli, 53 ans, aumônière et enseignante d’ERC au CO de Marly. Entre sa ferme, son jardin et les élèves rencontrés en visioconférence, elle savoure le luxe de faire les choses « l’une après l’autre, sans courir ». Elle dénonce aussi, sans détour, les funérailles réduites à l’intimité stricte.
Jean-Charles Gonzalez, 43 ans, chantre, sacristain et grand-clerc. Le plus jeune de la série livre la réflexion la plus ample : un « confinement à la suisse » vécu comme un recentrement, la découverte de l’humanité comme une famille fragile, et deux mots gardés de ces semaines — paix et confiance.
Aujourd’hui, ces témoignages se lisent autrement. Ils gardent la trace d’un moment où l’on ne savait pas encore comment l’histoire finirait, et où chacun cherchait, avec ses moyens, à ne pas laisser le lien se rompre. À découvrir ou à relire, l’un après l’autre.















