Chronique d’un vieux prêtre à ses jeunes frères
Je fais partie de cette génération de prêtres qui sentent le poids des ans, le pas un peu plus lent, mais l’âme encore habitée par la ferveur du premier appel. Nous sommes quelques-uns à vivre ce qu’on appelle pudiquement « l’automne du ministère ».

Et pourtant, aujourd’hui, je me surprends à sourire comme au matin de mon ordination.
Car j’ai appris que vous arrivez. Vous, les nouveaux. Vous qui entrez au séminaire avec vos questions, votre courage, vos doutes aussi — et votre foi.
Sachez que nous nous réjouissons profondément. Dans un temps où bien des voix nous disent que tout s’éteint, que l’Église décline, que les vocations se font rares, votre présence est une lumière. Elle n’annule pas la fatigue ni les défis, mais elle leur donne un autre goût. Celui de l’espérance. Une espérance qui, pour nous, ne s’use pas avec le temps.
Un jour, nous aussi, avons été touchés par cette étincelle de divin qu’est l’appel. Et au milieu des hésitations, des peurs, des obstacles et des renoncements, nous avons dit oui. C’est pourquoi, soyez les bienvenus. Nous espérons que le peu d’exemple que nous aurons laissé pourra vous être utile pour le chemin que vous commencez maintenant, et que nous vous souhaitons long, fidèle et heureux.
Je ne veux pas vous donner de conseils. Mais permettez qu’un ancien vous confie un bref témoignage, fruit de plus de quarante années de vie presbytérale. Notre formation n’a pas été meilleure que la vôtre. Peut-être avons-nous eu un avantage : nous sommes entrés dans la vie sacerdotale dans une époque de prodigieuse espérance. C’était l’après-Concile Vatican II, les années d’ouverture, de ferveur, de débats passionnés et de renouveau. Nous partions avec les batteries pleines, inconscients des longues sécheresses qui allaient suivre. C’était un temps où il était plus facile de goûter la vie de prêtre que d’en paraître un. Mais ne regrettez pas l’époque qui vous est donnée. Les défis d’aujourd’hui sont peut-être plus rudes que ceux que nous avons connus, mais votre appel n’en est que plus précieux.
Ce ministère, je ne l’ai pas tenu par mes seules forces. Ce qui m’a gardé debout, c’est l’amour. L’amour du Christ, bien sûr, mais aussi celui du peuple de Dieu, parfois rugueux, souvent déroutant, mais toujours habité d’une soif qui nous dépasse. Ce peuple, vous l’aimerez. Parfois à la force du poignet, souvent à genoux, mais toujours à cœur ouvert.
À notre époque, nous rentrions parfois épuisés d’avoir confessé pendant des heures, célébré des eucharisties pleines, accompagné des foules. Aujourd’hui, les assemblées sont plus clairsemées, les cœurs parfois plus lointains, les discours plus méfiants. Mais il ne faut pas y voir une perte. Ce que vous vivrez sera plus caché, peut-être, mais plus intérieur, plus exigeant, plus enraciné. Vous serez appelés à être des veilleurs, non des gestionnaires ; des hommes de la Présence, non des organisateurs de l’absence.
Ne vous attardez pas trop à vouloir ressembler aux prêtres d’autrefois, ni à vouloir être « modernes ». Soyez vous-mêmes. Des hommes enracinés dans le Christ, capables d’écouter les battements du monde sans perdre celui de l’Évangile. Priez. Non comme on récite, mais comme on respire. La prière ne viendra peut-être pas tout de suite. Elle surgit lentement, au rythme de la vie, à travers la fidélité, le silence, l’écoute du murmure de Dieu dans les jours ordinaires. Soyez des hommes de silence, non de slogans. Des hommes habités, pas animés.
Enfin — et je vous le dis comme un secret entre frères — ne cherchez pas à briller. Cherchez à brûler. Non d’un feu qui consume, mais d’un feu qui éclaire doucement, fidèlement, patiemment. Si vous voulez que votre sacerdoce s’enracine, rattachez-le non pas uniquement au groupe des 12, mais à celui des 72 dont parle saint Luc. Ceux qu’on ne remarque pas toujours, mais qui annoncent, visitent, relèvent, préparent. Ceux dont la fécondité est discrète mais réelle. Ce sont eux qui participent de cette mystérieuse chute de Satan comme un éclair, comme le dit Jésus. Ce sont eux qui, dans l’ombre, bâtissent le Royaume.
Finalement, si je peux vous livrer un dernier souhait — car à mon âge, on ne parle plus en théorie mais en prière — je vous souhaite d’être des prêtres sentinelles, et non des prêtres courtisans. Le courtisan cherche l’approbation, la sécurité, les apparences. La sentinelle, elle, veille dans la nuit, même quand rien ne bouge, même quand l’aube tarde. C’est là que l’on devient pasteur : dans cette veille humble et tenace, tournée vers le Christ, tête de l’Église. Ne vous découragez pas si vos assemblées sont clairsemées. Chaque messe, même célébrée à deux ou trois, est d’une puissance que le monde ignore. Ne pleurez pas d’abord l’absence des fidèles. Pleurez plutôt votre propre tiédeur, et laissez le feu reprendre.
Recevez donc, chers jeunes frères, le salut affectueux et fraternel d’un ancien. Puissiez-vous vivre cette aventure avec fidélité, avec humour aussi, et surtout avec joie. Car un prêtre triste est un malheur. Et un prêtre joyeux, même fatigué, est une bénédiction.
— Un vieux prêtre qui se réjouit encore.
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P.S. : Ce texte — et le personnage qui l’écrit — sont fictifs. Mais ils pourraient bien être réels.Le seul bémol ? Dans le séminaire qui dessert les diocèses de Sion et de Lausanne-Genève-Fribourg, on ne compte aujourd’hui que deux séminaristes, et pour la quatrième rentrée pastorale consécutive, aucune nouvelle postulation n’est attendue.
Il est peut-être temps de se poser les bonnes questions.














